Modification : ça y est, grâce au petit conseil d'un
commentaire, je suis fière d'annoncer que vous pouvez lire Le jour où Nicolas est Parti dans l'ordre!
Le jour où Nicolas est parti.
Acte 1 :
Je m'en vais.
Je dois dire que ta lettre m’a fait du mal. Je l’attendais, mais elle m’a fait du mal tout de même. Quand je dis qu’elle m’a fait du mal, je ne veux pas dire que j’ai pleuré, mais j’allais quand même très mal. Enfin, tu comprends. J’ai eu mal mais je n’ai pas pleuré.
Ta lettre m’a fait du mal (mais je n’ai pas pleuré) car moi je t’aime depuis la naissance de Glinggling, quand tu es venue le voir avec ton frère.
Je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime.
Je veux rester avec toi pour toujours. Tu veux rester avec moi pour toujours ?
Mon frère m’a dit que tu ne veux pas et que c’est pour ça que tu as dit à tout le monde que j’étais une fille. Il dit aussi que tu es une pétasse, ou que tu seras une pétasse plus tard. Je fais juste passer, c’est pas moi qui le dis, hein.
Clara si tu veux on sera heureux toute notre vie jusqu’à notre mort, je te ferai des gâteaux au yaourt et on mangera du poulet et des frites si tu veux.
Dis moi que ce que tu dis n’est pas vrai. Ton amoureux c’est moi, pas cet anglais de Luke.
En 1986 mon frère avait sept ans et vécut sa première rupture, avec la petite Clara, qui avait partagé son coin de cour de récré pendant presque un an. Il vint me lire cette lettre. Je lui conseillai d’enlever toutes les références à ses non pleurs, et de retirer la phrase « Tu sais bien que j’ai un kiki »initialement placée entre la phrase «Tu as dit à tout le monde qu’en fait j’étais une fille » et « Il dit aussi que tu es une pétasse » Il me demanda pourquoi il lui était interdit d’écrire qu’il n’avait pas pleuré, mais ne fit aucun commentaire sur l’épineux passage concernant l’existence de son pénis- existence forcément évidente, me dit-il tout de même cet après-midi là, puisque quand il était tombé dans la rivière durant l’automne, il avait dû enlever tout de suite l’intégralité de ses vêtements pour se changer, et Clara avait justement remarqué la présence dudit kiki et crié (sic) « eheh ! je vois ta zigounette »
Devant cette preuve irréfutable de la masculinité de mon petit frère, je ne pus que m’incliner, et l’accompagnai le matin-même à la poste envoyer la déclaration, me résignant même à le laisser coller cinq timbres sur l’enveloppe de huit grammes, car comme ça elle arriverait plus vite (dans une heure ?) et car elle contenait un trésor (mon frère avait jugé bon, pour appuyer ses dires, de glisser deux autocollants de Il était une fois la vie, témoignant des différences physiologiques visibles à l’œil nu entre un garçon et une fille).
Le soir, au repas, il demanda à quatre reprises si au moment des tomates, puis des brocolis, puis du yaourt, et enfin de la banane, la lettre était parvenue à Clara. Je lui appris que les lettres parvenaient toutes à leur destinataire pendant qu’il prenait son petit-déjeuner, quelle que soit leur importance.
Son angoisse fut alors telle le lendemain qu’il ne termina pas complètement ses chocapics et sa distraction l’amena même à rater le début des Cités d’or.
La journée qui s’en suivit ne fut qu’une longue traversée du désert sentimental que représentait sa vie sans nouvelles de Clara (ou Clarinette, telle qu’il l’appelait parfois en amoureux, croyant que la clarinette était une petite grenouille). Au goûter le même drame survint, je le vis, lorsqu’il posa dans l’évier son bol de chocolat encore à moitié plein. Mais il me dit, avec dans ses yeux la détresse de la brebis égarée « à moitié vide » et se traîna, dans ses pantoufles koala, jusqu’au canapé, sur lequel il s’étendit face au dossier et dos à la télévision.
Enfin, après une longue semaine, alors que dans ma chambre je fumais une cigarette à la fenêtre en faisant de l’œil à la voisine qui prenait le soleil derrière la haie, Romain surgit dans ma chambre et fondit en larmes théâtralement, les genoux sur la moquette , me tendant dans sa petite main la réponse tant attendue, toute froissée, telle la tête d’un ennemi que j’aurais demandée servie sur un plateau.
« Je ne tème pas. Arète de m’aicrire toultan
Tachée de ses petites larmes, l’encre bleue d’écolière de Clara, et en rouge, les corrections rageusement apportées par mon frère, champion d’orthographe poussin des Landes 1985 et fier garant du respect de la langue française.
Elle sait même pas écrire ! mugit-il.
Il cria si fort que la voisine, qui pour moi n’avait pas retiré son casque de walkman, le décolla et leva la tête vers ma fenêtre, d’où je l’observais lubriquement depuis une bonne heure.
Les filles sont des pétasses ! hurla Romain, les yeux maintenant plongés dans le plafond.
TOUTES LES FILLES SONT DES PETASSES
Je le fis taire avec un rire gêné.
C’EST TOI QUI ME L’AS DIT. TOUTES LES FILLES.
La voisine, qui n’avait pas remis son casque, interrompit sa pause crème solaire et me jeta un regard noir, avant de cruellement recommencer à passer ses mains fines sur ses cuisses parfaites de déesse du bronzage sur gazon, m’invitant à me rendre compte de ce que je venais de perdre, potentiellement, en apprenant des vérités fondamentales à mon frère de dix ans mon cadet.
J’avais dix-sept ans cet été-là, et pas grand chose de plus à faire qu’à gérer les déboires sentimentaux de mon frère (j'avais beaucoup de sentiments, mais pas de vie sentimentale, donc pas de déboires sentimentaux), faire des abdominaux, jouer au tennis, regarder la voisine traverser sa maison du jardin à sa chambre, écouter des vieux disques de rock très fort en me masturbant, regarder un peu la télé et recommencer le jour suivant.
Nous avions une sœur, de six ans mon aînée, qui était partie faire sa vie à Los Angeles et venait nous voir une fois par an à Noël les bras chargés de tee-shirts et de beurre de cacahuète. Isabelle s’était coupé les cheveux très court, et était une artiste maintenant, une peintre d’après ma mère, une prostituée intellectuelle d’après mon père. En tout cas, son départ n'avait laissé personne indifférent, pas même mon frère qui, petit, déjà intéressé par les services postaux, m’avait solennellement demandé de l’envoyer chez ma sœur comme les vulgaires colis que lui expédiait ma mère chaque saison.
Nous reçûmes ce 29 juillet 1986, avec la réponse à mon frère, une lettre de sa part. Il s’agissait en fait d’un petit article paru sur son travail, accompagné d’un mot succinct et inspiré « Ici il fait beau ! kisses Isabelle » . Je me grattai un peu le genou et dépliai l’article mais ne sus de quoi il s’agissait. Mon frère me demanda solennellement de lui accorder toute mon attention, aussi je reportai à plus tard la lecture du texte pour le laisser tomber du palier au bas des escaliers par pure flemme.
Isabelle n’avait pas pris le temps de le traduire pour mes parents, sans doute avec raison - qui le collèrent sur la porte du frigo sur le champ, en prévision de la venue d’une amie l’après-midi même.
Isabelle peignait effectivement et avait rencontré un certain succès avec des peintures d’elle-même atteignant l’orgasme. Son exposition s’intitulait malicieusement « Here I come »-mes bons résultats en anglais, mais surtout ma culture personnelle, me firent noter le jeu de mot, et je souris bêtement à la porte du frigidaire. J'étais persuadé qu'Isabelle, avec le goût de la provocation que je lui connaissais, apprécierait de savoir que mes parents avaient collé l'article sur le frigo, entre une photo de notre chat affublé d'un chapeau pointu, et la liste des courses. Mon frère, quand je lui traduisis succinctement les passages-clef de l’article, prit ma sœur pour une grande voyageuse qui revenait plusieurs fois dans le même pays.
Mon père, avachi sur le canapé quand j’ouvris la porte du réfrigérateur et découvris l’incroyable vérité sur la nature des œuvres de ma sœur, ronflait, un bras ballant de chaque côté du fauteuil, la télécommande reposant entre ses jambes écartées. Ma mère, des bigoudis en pièce montée bétonnée sur le crâne, récurait les toilettes en chantant un air d’Edith Piaf.
J’écarquillai les yeux. Dès lors, ma sœur devint une sorte de marginale héroïque, celle qui avait fui la maison la moins sexy de la Terre pour aller se peindre en train de jouir de l’autre côté de l’Atlantique, et pas n’importe où : au pays des stars de cinéma, l’épicentre de la jouissance, le coeur battant de l'extase. Il y avait donc une vie, au-delà de la soupe le soir et de l’après-midi où je fumais en cachette dans ma chambre. Il y avait un espoir qu’on écrive des articles sur vous que vos parents collent sur la porte de leur frigo sans même les lire.
Je bus mon lait, hébété. Ma mère me cria de ne pas oublier de marcher avec la serpillière sous les pieds pour ne pas salir le sol tout mouillé en regagnant l'escalier. Romain prit ma main et me regarda d’en bas, comme s’il savait que quelque chose de primordial était sur le point d’arriver. Je restai coi, et me demandai si en peignant ma sœur demandait à son amant de bien tirer la chasse, ou de relever la lunette des toilettes. Cette épiphanie me donna une nouvelle force et je pris mon frère dans les bras comme un garçon sauvé d’un incendie, et nous nous glissâmes à petits pas de pingouin vers la première marche de l’escalier, abandonnant la serpillière au rez-de-chaussée, et moi mes parents du même coup, comme la serpillière.
Papa et Maman
Je pars à Los Angeles vivre avec Isabelle. Je sens que ma vie est là-bas. Je sais que je suis fou et que vous me détestez, mais ça vous passera.
Sylvain serrait l’embryon de lettre.
Bien sûr je vais faire quelques modifications, c’est un peu….
Oui, brutal. C’est brutal.
Il haussa les sourcils et sourit vaguement, comme s'il ne me prenait pas au sérieux.
Tu pourrais leur expliquer pourquoi ?
J’explique. Regarde : Je sens que ma vie est là-bas.
Je me fâchai du manque d’enthousiasme de mon meilleur ami, mon supporter officiel, le compagnon de tous mes mensonges à mes parents. Il dit qu’il n’en avait rien à faire, que de toute façon il supposait que ça allait pour un voyage fictif à Los Angeles. Je lui en voulus beaucoup pour cette déclaration que je déclarai être le pur produit de sa jalousie. Il me répéta qu’il aurait bien du mal à être jaloux de quelque chose qui, je le savais comme lui, n’arriverait jamais-comme aller jouer à Paris avec notre groupe Outburst, l’année précédente. Je lui dis qu’il ruminait ce changement brutal de plan et qu’il me le faisait payer,il ne nia pas, froissa la lettre et s’en alla, puis revint, car il avait oublié sa boîte de balles, mais me montra que ce retour n’était en aucun cas dû à autre chose qu’à cet oubli. D’ailleurs il ne me regarda même pas, et serrait les dents, je le voyais.
Je ne bronchai pas, ramassai dignement le papier qu’il avait lâché près de la grille du court, le lissai contre ma cuisse transpirante et le glissai dans la poche de mon short. Je me sentais comme un artiste incompris, et regrettai que ce jour-là mon frère ait refusé de nous servir de ramasseur de balles pour accomplir dans la tranquillité son deuil de Clara. J’avais besoin de quelqu’un pour me regarder de plus bas, pour me contempler dans toute ma hauteur. Après deux minutes d’introspection, cette impression d’incompréhension me satisfit pourtant, après tout les grands projets naissent toujours dans l’adversité, avant que le monde se rende compte qu’il s’agissait en fait d’accomplissements essentiels (Je n’étais pas très sûr du bien-fondé de ce propos, mais il me galvanisa).
Ma lettre était effectivement succincte, mais je trouvais qu’elle avait le mérite d’être claire, et que toutes les questions majeures que mes parents pouvaient se poser sur mon départ trouvaient une réponse : Où je partais ? Chez Isabelle.
Pourquoi ? Parce que je sens que ma vie est là-bas.
Quand ? Je suis déjà parti.
Le soir je m’assis pour recopier la lettre plus proprement. Et y ajoutai en PS Je suis désolé. Vraiment.
Comme je ne savais pas encore à quelle date je pourrais mettre mon projet à exécution, je résolus de garder la missive dans mon tiroir jusqu’à l'achat des billets avec le petit pécule que j’avais économisé pour remplacer mon tourne-disque et ma guitare. Dehors les grillons interprétaient leur mélodie de nuit, je me mis à la fenêtre et allumai une cigarette, contemplant derrière le rideau de sa chambre ma voisine assise sur son lit. Même à travers le rideau elle était plus belle que tout ce que je cachais sous mon lit et que je ne sortais que quand j’étais seul à la maison. Je la regardais longtemps, sans doute espérant surprendre quelque acte passionnant ou répréhensible. Elle ne bougeait pas beaucoup, peut-être lisait-elle. J’avais prié plusieurs fois pour qu’elle décide de changer le sens de son lit, car je ne voyais toujours que son dos. Certes ses reins étaient magnifiques, et on devinait sa nuque légère, et derrière ses seins de star, et son sexe entrouvert, mais jamais je ne la vis installée sur son lit face à moi. Je crois que la voir installée sur son lit face à moi était mon rayon vert. Je cherchais chaque soir à assister à ce phénomène que je savais possible, sans jamais être l’heureux élu. Parfois-pire- l’heureux élu était face à moi, et même si je regardais avec un intérêt tout particulier, je ne pouvais, ces fois-là, que pousser un petit soupir de déception mêlée de frustration de ne pas être face à moi, au lieu d’être bloqué derrière ma fenêtre. Je m’étais imaginé tant de fois être celui qui avait eu le privilège mystique d’avoir goûté à cette beauté, mais à chaque fois je l’avais auparavant sauvée d’un accident, ou étais le réparateur de tourne-disque, ou le tapissier bodybuildé, le carreleur de sa salle de bain, le livreur de lit, l’électricien, le peintre, le professeur de violon, le docteur… Jamais je n’étais le voisin de dix-sept ans un peu acnéique qui ne faisait pour elle que jouir fidèlement chaque soir dans la moiteur de ma chambre, à peine à 7 mètres du lieu de ses fantasmes.
J’eus ce soir-là un pincement au cœur à l’idée de ne plus jamais la revoir une fois aux States. Je jugeai bon de l’informer de mon départ, et par la même occasion de lui communiquer mon prénom. Mais comment procéder ? Une lettre faisait bien trop officiel. Je cherchai dans mon âme romantique la clef de ce défi qui me fit même écraser le reste de ma cigarette sur le rebord de ma fenêtre. Elle était à peine entamée. Je lui écrivis :
Je t’informe à titre totalement indicatif que très bientôt je pars habiter aux Etats-Unis, à Los Angeles plus précisément. Tu seras toujours chez toi là-bas si tu veux me rendre visite.
Mais voulais lui écrire :
Diane, oh oui Diane
Je pars bientôt aux States, offre-moi ton corps je t’en supplie juste une fois. Tu es si belle quand tu bronzes et quand tu marches, et quand tu es sur ton lit. Je brûle de passion pour toi, tu es ma muse, je suis ton chevalier, ensemble partons au Nouveau Monde leur apprendre le sexe.
Ton Nicolas.
Je pliai la première version en avion en papier et me dirigeai vers la fenêtre. J’éteignis ma chambre pour ne pas qu’elle puisse voir mon visage à l’atterrissage de l’engin. Et j’envoyai. Le vol se déroula bien jusque derrière la haie qui séparait cruellement nos deux foyers. Mais passés les pyracanthes, le destin perdit le contrôle de la machine, qui vint s’écraser bêtement au bas de sa fenêtre.
Je recopiai donc le mot, et ajoutai une petite touche plus affectueuse à la fin :
Je t’informe à titre totalement indicatif que très bientôt je pars habiter aux Etats-Unis, à Los Angeles plus précisément. Tu seras toujours chez toi là-bas si tu veux me rendre visite.
J’envoyai le nouveau messager, qui ne fit même pas, cette fois, semblant de se diriger dans la bonne direction et atterrit en piqué au-dessus de l’autre. Ma muse ne bougea pas, inconsciente de ce qui se jouait dans son dos.
Chère Diane
Je t’informe à titre totalement indicatif que très bientôt je pars habiter aux Etats-Unis, à Los Angeles plus précisément. Tu seras toujours chez toi là-bas si tu veux me rendre visite.
Mon écriture, de plus en plus nerveuse et crispée par les échecs successifs de mes traversées, paraîtrait, je l’espérais, plus urgente et passionnée. La relecture de cette troisième version me consola et je soignai particulièrement le tir de cet engin, qui atterrit finalement sur le rebord de la fenêtre. Je serrai le point en signe de victoire, mais un peu préoccupé de n’avoir pu le faire parvenir directement dans sa chambre. Il s’agissait maintenant d’attirer son attention à la fenêtre. Je montai le son de mon tourne-disque, toujours sans allumer la lumière. Je vis sa nuque terriblement érotique bouger, et elle regarda dans la direction de ma chambre, d’un œil que je sentis sensuel. Son nez était si beau. Je ne bougeai plus, et restai presque accroupi près de ma fenêtre, paralysé par l’importance de l’acte. Je montai encore le volume. Cette fois-ci elle se leva bel et bien, et se tourna vers la fenêtre, essayant de distinguer, je le vis, ma silhouette dans la pénombre. Elle ne pouvait pas me voir, mais je la scrutais. Elle cria « Tu peux baisser le son de ta musique s’il te plait ? Je lis »
C’était la première fois qu’elle me parlait., j'en étais sûr Sa voix était celle d’une star, d’une femme du monde. J’étais si excité que j’entrouvris la bouche et mon état était maintenant proche de celui d’une statue de marbre.
Eh oh. Il y a quelqu’un ? IL Y A QUELQU’UN ?
Elle me dit merci ! A moi !
Je m’étalai sur la moquette, la tête tournée vers ma fenêtre, au comble de l’extase. Allait-elle, oui ou non, laisser ses yeux de braise se poser sur mon modeste avion de papier ? J’étais au supplice.
Finalement j’entendis : Bon voyage alors . Tu es bizarre. Puis un rire, que je ne sus comment interpréter.
Ceci fait, et la tâche accomplie, il me fallait bien sûr débarrasser le bas de sa fenêtre de mes cadavres d’avions. Je réglai mon réveil à deux heures du matin, et résolus de m’endormir jusque là, mais ne pus, l’excitation de notre échange n’ayant pas trouvé de conclusion satisfaisante. C’est sûr, avec une voix pareille, Diane ferait carrière à Hollywood, si seulement nous avions la chance d’en parler. Son nom à lui seul évoquait le succès planétaire. Je tournai et retournai dans mon lit sans trouver le sommeil. A une heure trente finalement je m’assis. En tournant la tête, comme à chaque réveil, vers mon amoureuse endormie. Sa fenêtre était ouverte et la petite brise qui s’était levée avec la nuit soulevait un peu son rideau. Grâce au lampadaire de la rue, j’apercevais son mollet au galbe parfait sortir de sous le drap et me recueillis devant ce nouveau cadeau d’adieu qu’elle m’offrait. Je descendis les escaliers en caleçon, et sortis de la maison par la porte du garage, rentrant le ventre, comme si prendre moins de place me faisait faire moins de bruit. Je n’avais pas avant de m’en aller décidé réellement de la marche à suivre, faisant confiance à l’improvisation. Il me semblait qu’avec un râteau il serait assez facile de ramener à moi les carcasses d’avions sans sortir de mon jardin, mais la situation s’avéra plus complexe, puisque le râteau ne parvenait pas à se faire une place parmi les branchages. Il faudrait donc passer par-dessus les pyracanthas. Je me hissai sur la pointe des pieds et essayai de ramener les papiers, mais j’agissais à l’aveugle, sans pouvoir juger de l'effcicacité de mes efforts. Le râteau, à force d’allées et venues, commençait à endommager la pelouse de ma muse, je le sentais. Ayant retenu mon souffle durant toute l’opération ma tête commençait à tourner. Je me mis à quatre pattes et observai. Les avions n’avaient pas bougé d’un centimètre, ils étaient juste maintenant très abîmés par l’écrasement du lourd râteau. Je tendis le bras au maximum mais il traversa à peine la haie, de plus le bruissement des feuilles risquait d'attirer l'attention de Diane. Je résolus donc de me rendre directement de l’autre côté de la haie. Valait-il mieux utiliser le portail ou l’escabeau comme un pont ? J’avançai à pas de loup vers le portail, et le poussai tout doucement pour éviter le grincement suicidaire de gonds mal huilés. Evidemment, avec une si belle pelouse, mes voisins ne pouvaient qu’avoir installé un système d’éclairage perfectionné. Erreur de débutant. Dès que, accroupi comme un petit prédateur, je posai un pied sur la première dalle du chemin, la voie s’éclaira de mille feux jusqu’à la porte. Quel échec. Mon opération était en péril, je le sentais : je perdais pied. Je me réfugiai dans mon jardin. Je devais attendre que la lumière s'éteigne pour tester ma solution de replis. Je sortis d’ores et déjà l’escabeau, mais ne fut pas complètement satisfait de cette action non plus, puisque ceci produisit un bruit de raclement inattendu sur le revêtement du garage. J’appuyai l’échelle sur le mur et m’accroupis à côté, le souffle court. Rien ne bougeait, que le grésillement des grillons et un chat qui traversait les jardins avec une discrétion que je lui enviai sur le champ.
La lumière mit presque vingt minutes à s’éteindre, je faillis piquer du nez plusieurs fois et avais un peu froid. Finalement, avec toute la concentration que demandait une action si périlleuse, je dépliai l’escabeau. Il s’agissait de faire passer deux des pieds de l’autre côté de la haie pour m’assurer un passage vers le triangle des Bermudes du quartier, au-dessus duquel deux de mes engins s’étaient abîmés en vol. Malheureusement, l’escabeau, que j’avais déjà eu toutes les peines du monde à ramener jusque là, refusa de se soulever assez pour que je puisse effectuer comme il se doit mon opération de repêchage. Je dus donc, à contre cœur, l'installer de mon côté et seulement de mon côté. Je ne pourrais, de fait, qu’espérer récupérer les avions grâce à un autre outil que je me mis à chercher assez hasardeusement dans le garage. La solution de la dernière chance serait ce filet à papillon couvert de toiles d'araignées. Je grimpai sur l’échelle marche après marche, et enfin arrivai assez haut pour pouvoir apercevoir la zone d’impact.
QU’EST-CE QUE TU FAIS, NICOLAS ?
J’étais pétrifié. Humilié. Je m’agitai pour indiquer à mon frère de retourner se coucher, en prenant garde de ne pas basculer en arrière. J’étais bien trop près de ma belle endormie pour émettre un son.
TU ES SOMNAMBULIEN ?
Je faillis perdre l'équilibre, fis des signes violents tour à tour symbolisant Frère Jacques paisiblement endormi, et une décapitation sauvage. L’air calme et posé de mon frère et son absence totale de réaction me fit penser qu’il m’observait depuis le début de mes opérations, et attendait la suite. Comme on arrache un douloureux pansement je sautai alors tel un cascadeur vers les avions et vins m’écraser au sol.
Je m’emparai des cadavres de papiers et lui chuchotai, avec toute la force qu’un cri étouffé peut avoir « VA TE COUCHER MAINTENANT »
Comme un pêcheur pris de panique, brandissant mon filet à papillon, je m’enfuis, boitillant et grognant, par le chemin le plus simple, c’est à dire par le portail, que dans ma hâte, je n’ouvris même pas mais enjambai avant de m’effondrer à nouveau, sur le goudron cette fois. Mes épaules étaient voûtées par le poids du regret et de la honte, mes deux jambes saignaient. Je rangeai l’escabeau et le filet avec empressement dans le garage et m’y effondrai, épuisé. Je mis une dizaine de minutes, probablement, à reprendre mes esprits. Quand je ressortis mon frère était toujours appuyé au montant de sa fenêtre. Il me regardait les sourcils levés, me souhaita une bonne nuit et regagna son lit sans commentaire. J’aurais tellement aimé qu’il se moque de moi, je le savais dès le lendemain il ne me parlerait pas et me regarderait, du même air désabusé, au-dessus de son bol de chocolat, ou en me faisant passer le sel.
Abattu, je rentrai sagement dans ma chambre, les avions dans la main droite, une main sur les reins. Ma démarche était celle d’un mutilé de guerre. J’appuyais sur mes égratignures car l’air qui s’y posait me brûlait. Cette opération avait bien failli ruiner ma réputation. Je regardai mon caleçon froissé et sale d’avoir trop traîné dans le garage et le retirai en prenant garde à ne pas me faire plus mal. C’est en le jetant au pied de mon bureau, endroit déclaré zone de linge sale que je la vis. Elle était dans la pénombre de l’encadrement de sa fenêtre, penchée au-dessus de la rambarde, ses seins étaient couverts d’un très léger tissu qui me laissa tout voir, et elle ne portait qu’une culotte en coton minuscule. Elle me regardait avec un léger sourire narquois, et quand elle s’alluma une cigarette, sans perdre une miette du spectacle, son geste doucement provocateur me fit oublier les gouttes de sang qui coulaient jusqu’à mes chevilles. Elle avait absolument tout vu, mes errances, ma panique, ma chute héroïque, mon repêchage d’avions, et maintenant mon érection ridicule, là, au milieu de ma chambre ; bêtement debout sur la moquette je bandais. Qu’il est absurde et humiliant de bander tout seul, tout nu, à deux heures du matin, les jambes en sang, en pleine lumière, face à la voisine. Quelle terrible façon de sortir de scène. Je sais maintenant que j’aurais dû rire, comme un séducteur qui brille par son auto-dérision, mais je restai de marbre et allai me nettoyer, déjà ramolli par l’humiliation.
Je vécus la journée entière du lendemain les volets fermés, reclus. Dès le petit matin mon frère m’avait demandé si j’avais bien dormi sans même me regarder. Je le sentais : j’avais commis l’irréparable, perdant la face et devant une fille, et devant mon frère, mon plus fidèle admirateur. Je ne traînai pas à table et remontai bien vite m’allonger. Ma journée fut longue. Mon père était employé de banque, il était parti travailler tôt le matin. Je crois que dans un excès de faiblesse j’aurais pu convenir de lui raconter tout et de poser mon front sur son épaule, pour m’entendre dire : « t’inquiète pas va, fiston ». Je n’imaginais aucune scène semblable dans la vraie vie, mais je n’aurais pas non plus pu concevoir un tel échec et une telle honte la veille. Je ne parlais pour ainsi dire jamais à mon père, ni réellement à ma mère. Aussi l’éventualité que mon père réagisse de cette façon était mince, je l’imaginais plutôt éclater de rire que me tapoter la nuque en m’appelant fiston, ou bien, s’il ne riait pas, ce serait pour les mauvaises raisons : il serait stupéfait d’une telle confession et ne saurait comment réagir. Dans les deux cas il me fallait rester muet. Ma mère, coiffeuse, avait rejoint son salon tôt dans la matinée, avant que Romain et moi ne nous levions. Je me retranchai dans mes appartements et y passai l’intégralité de ma journée. Romain vint frapper à la porte deux fois pour me demander tou à tour des crayons et à quelle date le soleil exploserait. Je lui répondis lapidairement « dans le premier tiroir »et « le 24 août 79 985 450 à 10h » Il me remercia les deux fois et disparut.
Le soir j’ouvris les volets en remontant me coucher. La chambre de Diane était allumée, mais elle n’était pas là. Je poussai un soupir de soulagement en dégustant la première cigarette de ma journée. Je pensai à mon départ. J’avais prévu de me rendre à l’agence de voyage dès le jour suivant me procurer mon billet.Il me faudrait probablement user de stratagèmes peu glorieux mais j’étais prêt à tout pour m’envoler vers Los Angeles à présent.
Je fumai ma cigarette en entier, les yeux penchés vers la haie, puis m’en allumai une autre. Après tout je n’avais pas fumé de la journée.
Et c’est ce moment précis que le ciel choisit pour produire un miracle, car ce qui se produisit ne pouvait relever que du miracle. Diane se tenait, en peignoir, en face de moi. Je ne sus depuis combien de temps à vrai dire, j’avais réfléchi longtemps, et il est toujours difficile de minuter précisément une réflexion si intense. Elle avait fermé la porte de sa chambre, et maintenant se tenait là, immobile, en face de moi, déesse des déesses, nue sous son peignoir, qu’elle commença sous mes yeux écarquillés à défaire. J’en oubliai d’expirer et m’étouffai un peu avec la fumée. Elle ne sourit pas, ni ne parla, et continua lascivement à retirer son peignoir. Ce mouvement me parut durer des heures, ou plutôt être décollé du temps. Le sang battait mes tempes comme si un pivert essayait d'entrer dans ma tête et j'arrêtais de respirer. Je regardais ses doigts près de son ventre dénouer le nœud de soie, et le tissu glisser doucement sur sa peau de satin, laissant découvrir ses seins que je savais parfaits, puis le peignoir tomber à ses pieds dans une volupté si violente que je crus avoir sur le coup un orgasme. Je la regardais sans vraiment oser, puisque cette fois je savais que ce n’était pas clandestinement, gêné de tant d’attentions à mon égard. Au début je ne vis pas son sexe mais elle fut patiente et resta jusqu’à ce que je regarde tout, de ses chevilles douces à ses cheveux brillants dans la lumière de sa lampe de chevet. J’avais la gorge sèche de garder la bouche entrouverte. Son sexe était d’une beauté rare, ou en tout cas très beau. Je ne savais pas vraiment car je n’avais vu jusque là que des sexes de fille en photo. Mais le sien était comme je l’espérais (Il ressemblait à ceux que j’avais déjà vus).
Elle resta là si longtemps, les mains derrière le dos, offerte à ma vue, que je ne sus comment réagir. Si nous avions été dans une tribu où l’on se déshabille pour signifier quelque chose j’aurais sans doute tout accepté, mais je ne savais pas vraiment ce que Diane me proposait.
Devais-je me déshabiller ? Elle ne bougeait pas. Je finis ma cigarette en la regardant respirer. Ses seins montaient et descendaient au-dessus de son ventre d’abricot.
Finalement je me débarrassai de ma chemise. Elle se replaça un peu et baissa les yeux. J’eus du mal à retirer les boutons de mon bermuda, que je laissai enfin tomber à mes chevilles, et enfin enlevai mon caleçon. Je bandais seul dans ma chambre comme la veille, mais l’effet était complètement différent. Nous restâmes presque vingt minutes à nous regarder en chien de faïence, à nous contempler nus. J’avais toutes les peines du monde à ne pas bouger comme elle. Au bout d’un moment je me sentis bête, enfin. Je ne pouvais résolument pas me masturber, et l’excitation devint supplice. Il paraît que les filles trouvent vulgaire un homme qui se masturbe, alors que moi je trouvais que Diane se masturbant devait être la huitième merveille du monde. Si seulement elle craquait la première. Je ne fis rien, elle non plus, et enfin je lui dis :
Et s’avança pour fermer ses rideaux, puis ses volets. Cette intimité soudaine qu’elle réclama m’excita plus que tout, elle qui d’habitude ne me laissait voir que la moitié de ce que je voulais. Je jouis au milieu de ma chambre, debout, les pieds encore entravés dans mon caleçon, et m’écroulai au sol de
Mon premier départ tout seul s’était pour tout dire très mal passé. J’avais accepté l’idée d’un voyage linguistique en Angleterre et ses interminables heures de bus, mais fus retourné à mes parents la semaine suivante. Je logeais dans une coquette maison du nord de Londres chez les Killing. Le fils avait dix ans de plus que moi et était déjà parti étudier loin de chez lui, aussi les parents réservaient la place aux voyageurs. Ils ne me parlaient pas beaucoup et étaient souvent devant la télévision, mais la chambre était confortable et je ne mentais pas dans la carte postale que j’envoyai le premier jour :
Je suis bien arrivé après mes 73 heures de bus, et loge chez les Killing, qui sont très gentils avec moi. Il ne faut pas s’en faire pour moi ,ils choisissent bien les familles tu vois maman. Je suis impatient d’en voir plus de Londres. Kisses Nicolas »
Le deuxième et troisième jour les Killing se disputèrent plus que d’habitude et le quatrième jour je retrouvai le père Killing, la cinquantaine bedonnante, un couteau à cuisine enfoncé dans le dos. Ma soirée s’était bien déroulée jusque là, et je commençais à me satisfaire de ma vie sans parents, mais j’avoue que cette découverte me refroidit un peu. Heureusement mes maigres connaissances en anglais me permirent de faire comprendre la situation aux policiers. Je ne pus même pas faire l'intéressant et raconter le drame aux autres français dans les allées de Madame Tussaud's. On me jugea tout de suite psychologiquement atteint, probablement à cause de mes problèmes de conjugaison, et on me reconduit gratuitement à l’aéroport, où un guide m’amena même jusqu’à l’avion. Je ne faisais pas beaucoup de cauchemars, moins que ce que j’avais dit à la psychologue deux jours plus tôt (après tout je n’avais vu qu’un homme couché et un peu de sang) mais on fut aux petits soins pour moi tout l’été. Ma mère racontait la tragédie à ses amies, des larmes dans la voix, et, son professionnalisme aidant, l’intégralité de sa clientèle fut au courant dans la semaine. On parla même de moi dans le journal, évoquant un traumatisme indélébile. Ma notoriété grandissante s’autodétruisit pourtant, puisqu’on commença à me soupçonner de complicité de meurtre parmi les théories les plus abouties.
Je n’avais pas peur que le même drame se reproduise avec ce voyage à Los Angeles. D’ailleurs il ne s’agissait pas vraiment d’un voyage puisque je ne reviendrais jamais, mais d’un déménagement pur et simple. Il y avait fort à parier que personne ne se ferait assassiner juste avant mon retour, même si je n’écartais aucune possibilité.
L’agent de voyage me connaissait, elle pencha un peu la tête à droite quand je lui dis que je voulais partir, qu’ « il était temps », comprenant sans doute par cette façon de parler qu’elle était la complice d’un retour à la vie normale après toutes ces années post-traumatiques. Je regardai son décolleté, qui me fit un instant revenir au milieu de ma chambre face à la fenêtre. Ses seins étaient si petits, mais ils tombaient tout de même et je me demandais comment cela était possible. Toutes les filles avaient quelque chose à envier à ma belle Diane, à son corps sorti tout droit d’un rêve, et ses cheveux blonds de fée.
C’est très bien ça Nicolas, ça me fait plaisir. Ca me fait très très plaisir.
Elle n’avait pas redressé la tête, et son regard s’était perdu dans une contemplation émue. Je lui souris poliment, et elle me rendit mon sourire. Cela fit un bruit humide, car sa bouche était couverte d’une trentaine de couches de rouge à lèvres
Très très plaisir, me répéta-t-elle, guillerette cette fois. Alors où pars-tu ?
Aux Etats-Unis. A Los Angeles. Chez ma sœur.
Je fus bouleversé de formuler si clairement mon projet et je trépignai sur ma chaise en plastique.
Oh mais c’est très bien cela ! C’est vraiment très bien. Ca me fait très très plaisir, me répondit-elle sans surprise. Très très bien. Alors, quand pars-tu ?
Elle écrivait sur un petit papier rose.
Et quand reviens-tu ?
Elle rit en renversant la tête en arrière, ce qui me parut un geste très excessif..
Tu décides suivant les tarifs, tu as raison. C’est très très bien. On va voir tout ça pour que tu sois de retour avant le 4 septembre.
Je ris, mais trop tard.
Oui, c’est impossible de ne pas prendre de retour maintenant de toute façon !
Tout à fait, tu ne peux pas rentrer sur le territoire américain sans présenter ton billet de retour. Donc il vaut mieux s’y prendre à l’avance, pour ne pas rester coincé à l’aéroport !
Ma non-blague l’avait beaucoup fait rire, elle s’agitait de nouveau sur son siège, puis répéta : très très bien en décrochant le téléphone.
L’appel ne dura que trois minutes, tout au plus. Sa voix était différente au téléphone, plus nasillarde. Je m’agitai un peu sur mon siège, impatient d’avoir mes billets pour le Nouveau Monde.
Elle raccrocha et me dit que je pouvais être de retour le 1er septembre à l’aéroport de Toulouse, en faisant une escale à Londres avant. Puis son visage blêmit et elle s’excusa, un litre de larmes au fond de la gorge Pardon, je suis vraiment désolée…. Je rappelle.
Londres était bien sûr le lieu à éviter, compte tenu de ma fragilité et des flashs dont j’étais régulièrement victime. Je lui dis que ce trajet m’irait très bien pendant qu’elle composait le numéro, n’osant même plus me regarder, abattue par la culpabilité et la gêne.
Ca me gêne quand même….
Londres c’est beaucoup – beaucoup- de mauvais souvenirs.
Mais ça va, ne vous inquiétez pas.
Elle me félicita solennellement, quand même déçue que je ne revive pas avec elle le choc de la découverte du corps gisant.
Vraiment, c’est très très bien Nicolas. Nous sommes tous ravis.
Elle encaissa toutes mes économies moins 60 francs en répétant : très très bien, et me recommanda de venir chercher mes billets la semaine suivante.
Tu as un passeport ?
Très très bien. A mardi dans ce cas !
Je fus déçu de ne pas avoir mon billet, un bout de papier palpable entre les mains. Un Toulouse-Los Angeles que j’aurais pu exhiber à Sylvain pour lui montrer que je partais pour de bon. Il me faudrait attendre jusqu’à mardi, car je n’avais pour l’instant qu’un reçu qui aurait pu aussi bien être un ticket de caisse pour la pâtée de GlingGling que j’étais tenu d’acheter tous les huit jours. Je ravalai ma déception et pénétrai dans la librairie-presse qui jouxtait l’agence de voyage. J’errai parmi les best-sellers et les albums pour enfants. Je recherchai les guides de voyage. Je me plantai devant une étagère, les mains dans les poches, rêveur tout à coup. J’allais partir pour les Etats-Unis, le nouveau monde, le pays où tout est possible. Je fus parcouru d’un frisson, qui n’était sans doute en aucun cas lié à cette pensée, mais j’appréciai la coïncidence.
Vous cherchez quelque choseuh ? me demanda Mireille, qui faisait des mots fléchés derrière la caisse. Mireille était une vieille amie, puisqu’elle se faisait faire permanente sur permanente et qu’en plus elle était venue me soutenir après mon traumatisme Londonien.
Elle remit ses lunettes, qui pendaient à un cordon doré sur ses deux énormes seins. Je ne t’avais pas reconnu dis-donc, avec ces cheveux longs. Qu’est-ce que tu chercheuh ?
Je voudrais un guide des Etats-Unis, de Los Angeles plus précisément.
Mireille transmit immédiatement ma requête à son mari Jean-Pierre, qui essayait de réparer la photocopieuse située entre les magazine féminins et ceux de rock, et ce faisant, respirait très fort.
Jean-Pierreuh, on a encore un guide des Steilltseuh ?
Ah..non. Non, non non, cria-t-il dans un ultime effort.
Elle me répéta Eh non, non on n’a pas.
Et de se mettre les mains sur les hanches, embarrassée par ce triste coup du sort. Elle hochait doucement la tête et m’observait.
Je suis désolée, hein.
Elle m’accompagna vers le rayon desdits guides et me fit constater par moi-même.
Oui, oui. Apparemment il n’y a pas, conclu-je après un rapide contrôle des trois étagères.
Il n’y avait en réalité dans la boutique que des guides régionaux et du Pays Basque.
Mireille était embarrassée, vraiment si elle en avait eu elle me l’aurait donné mais le fait est qu’elle n’en avait pas.
Passé ce constat à rallonge, je sortis du magasin et me retrouvai dans la rue, démuni.
Je m’étais fixé pour la journée de trouver
-des billets pour Los Angeles
-un guide de la Californie.
Je m’étais levé tôt pour l’occasion ; l’importance de ces projets m’avait fait perdre de vue qu’ils s’accomplissaient rapidement. Je regardai ma montre et décidai de revenir à la maison et de dresser la liste de ce qu’il me restait à faire.
Mon frère était encore devant les dessins animés du matin et se servait un deuxième bol de Chocapic, le bol coincé entre les jambes, sans rater une miette de la page de publicités, sous l’œil semi-attentif de GlingGling qui dormait sur le dossier du fauteuil. Il me demanda vaguement où j’étais passé et enfouit la première cuillerée dans sa petite bouche.
Je lui répondis, placide
Je suis allé acheter des billets. Pour les Etats-Unis. Je vais vivre avec Isabelle dans moins d’un mois.
Il pouffa un peu (du lait tomba en trois grosses gouttes dans son bol et glissa sur son menton) et me dit :
Je ne dis rien et montai les escaliers.
Je n’étais pas prédestiné à de grandes choses, après tout déjà petit ma mère avait levé un sourcil quand je lui avais annoncé que je savais faire du vélo sans roulettes, que j’avais appris chez Franck, avec son papa. Franck avait deux ans de plus que moi, donc ma mère choisit de ne pas me croire, et je me vis offrir un vélo à roulettes exactement vingt-quatre mois après mon exploit.
A l’école on conseilla à mes parents de m’inscrire à l’école de théâtre de la ville, pour, leur avait-on dit, canaliser mon énergie. Je ne vis jamais le bout d’un rideau ou de planche, mais on m’offrit un ballon de foot, sur lequel je dessinai vaguement, mais à la bonne échelle, une carte du monde d’après l’encyclopédie que m’avait prêté Franck. Ma sœur venait d’entrer au collège et accepta de me donner des tubes de peinture presque vides pour terminer mon ouvrage, puis elle le suspendit dans ma chambre et accompagna son geste d’un « very good » satisfait. Nous regardâmes la sphère se balancer doucement au bout du fil que ma sœur avait punaisé, puis s’écraser au sol et rouler sous le lit.
« Fuck » me dit Isabelle.
Elle haussa les épaules et sortit en claquant la porte, ce que je trouvai très excessif. Plus tard dans la soirée je me plantai la punaise échouée sur la moquette dans le talon et répétai : fuck fuck fuck.
Ma voisine me regarda sauter dans tous le sens. Je la détestais, elle et sa chambre de fille. Je lui dis :
Ton papa a pas de quéquette.
Et fermai la fenêtre. Elle secoua sa barbie frénétiquement comme si elle la faisait me vociférer quelque insulte hystérique et tourna les talons.
Mes parents à cette époque répétaient à qui voulait l’entendre que nous leur rendions la vie infernale. Tout pour ma mère était infernal. Ma sœur abusait parfois de cette pauvreté de langage. Si laisser des cheveux dans la douche état infernal, au même titres que mes caprices, pourquoi ne pas peindre les murs de sa chambre à la Jackson Pollock ou voler l’appareil de mon père pour le prendre en photo lorsqu’il le découvre ? Moi-même parfois je trouvais l’énergie d’Isabelle insupportable. Je n’aimais pas qu’elle dessine sur mon ventre ou m’arrose de peinture, mais ma fascination me faisait oublier mes irritations (au sens propre du terme puisque ma peau d’enfant supportait mal ces attentats artistiques)
Ma sœur était donc, depuis longtemps, celle de notre famille sous narcotiques qui était la plus éveillée, et dès qu’elle fut en âge de s’en rendre compte elle se destina à réveiller ses ancêtres.
A la naissance de Romain, ma mère devant elle émit le souhait, telle une fée penchée sur son berceau, qu’il ne tourne pas comme son aînée, ce à quoi ma sœur, âgée alors de seize ans répondit que si c’était pour tourner comme ses parents il fallait arrêter de le nourrir tout de suite.
Je regardais Isabelle en écarquillant les yeux quand elle sortait de telles réparties avec un si grand calme. En général deux secondes après je pouvais voir la jouissance poindre, quand mes parents bredouillaient ce qui ressemblait au début d’un sujet de conversation plus détendu.
Ce qu’on prit pour une crise d’adolescence précoce devint une crise d’adolescence à l’heure, puis un désordre psychologique quand on retrouva une fille et un garçon nus dans sa chambre un dimanche matin (même si, encore aujourd’hui, mon père affirme que tous deux étaient en réalité des garçons, ce sur quoi l’histoire ne nous apprit rien). Si nous avions été au Moyen-Age, on aurait brûlé Isabelle pour sorcellerie, et le village entier aurait participé à la fête.
Je n’aimais pas particulièrement le climat qu’avait généré ma sœur. Mes parents, trop réveillés par ses crises s’étaient rendormis avant notre arrivée. Nous étions les moustiques qui essayaient de les piquer, mais après s'être retrouvés la tête dans le nid de guêpes quelques années auparavant, les petites bêtes ne les effrayaient plus. J’avais fait des bêtises avec mon frère, cassé une vitre en jouant aux marines, et même mis le feu à la cuisine en imitant Mac Gyver, mais rien n’égalait le fléau de notre aînée. J’avais donc calmement, dès treize ans, entrepris ma grand entreprise de tennis-masturbation-musique. Ma chambre s'était alors muée en une partie de mon corps, une excroissance qui sentait le tabac, le désododrisant et le renfermé. Lorsque j’y rentrais le soir je me sentais entier, tandis que mes parents revivaient plus ou moins sans cesse le même sommeil profond. L’annonce du départ d’Isabelle aux Etats-Unis nous réveilla tous le temps d’un repas de famille, puis de nouveau mon avenir se rétrécit aux catalogues d’orientation que ma mère ramenait du salon quand la conseillère d’orientation de mon lycée, fière de ce trafic supra confidentiel, glissait l’un d’eux dans la pile de Femme Actuelle vieux de quatre ans. Journaliste, herboriste, courtier, libraire, Sciences po, fac de biologie…Mon père se désespérait que je ne sache pas quoi choisir dans la myriade de possibilités que m’offrait la vie.
Regarde moi, j’ai une vie confortable, je suis dans un travail de contacts, ça te plait ça le contact avec les gens non ? Ce qu’il te faut c’est un métier de conseil, du tourisme ? Tout le monde part en vacances !Si tu veux intégrer une grande école en tout cas c’est maintenant qu’il faut se mettre à travailler. Après tu pourras toujours supplier mais ce sera trop tard. Crois-moi. Je te vois beaucoup dans l’enseignement. Tu es bon en géographie. Tu ne voudrais pas enseigner ? Tu ferais un bon prof, tous les profs sont un peu…
Et de secouer ses mains autour de sa tête en riant.
J’avais, à ce propos, maintes fois soupçonné mon père d’avoir par le biais de ces grandes discussions sur mon futur esquivé celles dans lesquelles il ne s’était jamais aventuré, sur ma sexualité d’adolescent. Non que j’en éprouvais un manque –si j’éprouvais un manque il était très simple à identifier- mais je crois que ma mère était la victime collatérale des évitements de mon paternel, lui ayant en toute confiance confié la mission difficile de me guider dans mes aléas hormonaux.
Alors que ma sœur était partie vivre sa jouissance aux Etats-Unis je ne l’avais jamais vécue hors des murs de ma chambre-ah, si, bien sûr, dans deux ou trois salles de bain. Rien d’excitant ne paraissait vouloir pointer le bout de son sein, aussi lorsque je fumai ma première cigarette et découvris la vraie réalité sur ma voisine de toujours – qu’elle était une femme- je me jetai dans cette relation privilégiée à corps perdu. J’avais ouvert les volets de ma chambre sur un choc émotionnel, à savoir que mes connaissances du primaire étaient à cette minute en passe de devenir de potentielles bombes érotiques. Ma meilleure amie Mélissa, qui venait régulièrement depuis quelques temps fumer avec moi et écouter de la musique sur mon tourne-disque, fut la première à subir un assaut. Je me rappellerais toujours de la courbure de ses seins qui respiraient gracieusement en même temps qu’elle au-dessus du jardin, cachés mais exhibés sous son débardeur en coton gris. Mélissa n’apprécia pas beaucoup mon élan passionné et partit si vite que le soir je fus sermonné par mes parents qui avaient découvert une cigarette au bas de ma fenêtre. Je ravalai l’humiliation de l’échec que représentait cette journée et prétendis avoir essayé pour la première fois de fumer, mais n’avoir pas aimé du tout. Mes préoccupations étaient si éloignées pourtant de ce potentiel coming-out de fumeur. Mélissa ne me reparla plus jamais normalement. Elle se mit à me parler comme une femme qui s’est refusée, et plus jamais nous ne sortîmes ensemble en amis. Jamais plus, donc, nous ne sortîmes ensemble, puisque nous n’étions pas non plus les amants que j’avais cru pouvoir nous voir devenir.
Devant cet ammoncellement de frustrations adolescente, mon impatience grandissait. Faute d’un papier dans les mains me prouvant que j’allais partir, je me mis en tête de faire mon sac, considérant qu’il s’agissait là du premier signe d’un départ imminent.
MAIS QU’EST-CE QUE TU FAIS ?
Mon sac Romain. Je fais mon sac.
Mon frère s’étrangla presque. Une telle détresse apparut dans ses yeux qu’un instant je suspendis mon geste et laissai retomber la chemise que j’allais ranger sur mes cuisses.
Mon petit frère n’avait bel et bien pas cru un mot de mon annonce du matin. Je haussai les épaules, et posai une main sur son dos d’enfant avec tout le sérieux que l'annonce d’un départ vers le pays où tout est possible demande. Il fallait le prendre avec des pincettes, car mon départ, une fois réalisé, serait un choc indéfinissable, et, son avenir serait bien sombre jusqu’à ce qu’à son tour il découvre les joies de la masturbation et du rock.
Je pars aux Etats-Unis vivre avec Isabelle, Romain. Je suis désolé, mais je m’ennuie ici, alors je pars.
Il se radoucit un peu.
Mais c’est vrai. C’est vrai !
Il se mit au garde à vous et éclata de rire. Sa voiture téléguidée le précéda calmement vers le couloir, et il me fit même l’affront de me singer, comme il singeait notre cousine Léa quand elle se targuait de ses bonnes notes.
Je pars vivre avec Isabelle, Romain, chuis désolé désolé désolé mais j’pars à l’autre bout du monde, d’ailleurs là je fais mes bagages, je pars demain, tiens.
Je lui commandai de fermer la porte.
Il me dit : Yes yes yes et son rire dans les escaliers m’atteignit en plein cœur comme un missile téléguidé. Dire que je souffrais de ce manque de considération était un euphémisme. Je n’aurais jamais cru Romain capable de tel sarcasme contre son mentor, son modèle, sa référence masculine majeure. Je me réfugiai dans le silence pour faire mon sac (en y glissant le maillot de bain, que j’utiliserais assurément dès mon arrivée à Los Angeles), puis ensuite pendant environ une heure. Ma voisine la belle Diane était absente ce soir là, elle ne se moquait pas de moi au moins, soupirai-je vaguement en m’allumant une cigarette. Quelle solitude je ressentais ! il était dur de voir le monde se détourner de projets héroïques par peur d’affronter la réalité. Romain, Sylvain, tous étaient jaloux de mon émancipation et de mon départ vers l’ouest prometteur. Je fumais avec classe et me redressai un peu contre la rambarde.
Mon frère passa la tête dans l’entrebâillement de la porte que mon corps sous le poids de la tristesse n’avait même pas trouvé la force de fermer. Il venait voir, pour la quatrième fois de l’après-midi, si mes préparatifs suivaient leur cours. Chaque fois, patient mais clair, buté mais pédagogue, je lui répétai mon projet. Je m’en faisais un devoir, après tout ces quelques regrets avant mon départ ne devaient pas lui donner l’impression que je m’enfuyais en traître. Je lui répétai : « Je pars, dans trois semaines, pour Los Angeles, de Toulouse. Papa et Maman ne le savent pas, il ne faut pas le leur dire. Je pars Romain, tu me manqueras mais je pars. »
Je me désespérais à chaque fois de son absence de réaction. J’espérais qu’il cachait ses émotions maintenant vivaces derrière un rictus indifférent.
Le mardi suivant quand je lui montrai mon billet la situation n’avait pas changé. Il jouait avec son train électrique. La chambre de ma sœur était un circuit géant et je dus enjamber trois montagnes de carton pâte avant de l’apercevoir, penché sur une locomotive avec dans sa petite main une clef à molette de la taille du train entier. Des gouttes de sueur perlaient sur son front car, tel un dentiste de film d’horreur, il avait rapproché au maximum la lampe de bureau d’Isabelle pour mieux utiliser la clef. Je me raclai la gorge. Il me dit que je lui faisais de l’ombre. Je lui fis remarquer qu’il n’avait pas ouvert les volets et il me dit
Pfff tu sais très bien ce que je veux dire, sans même lever les yeux.
En réalité je ne voyais pas, mais je dis
Après tout il était la première personne à qui j’allais montrer mes billets pour ma nouvelle vie. Il fallait prendre des pincettes.
Regarde, j’ai mes billets.
Tes billets pour quoi ?
Il jura et lança la clef contre la montagne, presque sur mon genou, donc, mais je gardai mon calme.
Tu as un problème de train ?
Oui. Nous avons eu un petit problème à la gare de Lannemezan.
Je hochai la tête et me penchai pour constater les dégâts. Les roues du train étaient pleines de coton. Je renonçai à demander à Romain ce qu’il envisageait de réparer avec une clef à mollette. Il me dit :
Il a neigé, je n’ai rien pu faire.
Je passai une bonne heure à retirer la neige en question avec une pince à épiler, outil que Romain critiqua, car pas assez relié au monde ferroviaire, mais me laissa opérer en continuant de décorer son décor bucolique avec les produits de toilettes de ma mère en chantonnant un générique de dessin animé, reniflant de temps en temps quand il jetait un œil à mon entreprise.
Tu sais Romain, j’ai mes billets pour partir aux Etats-Unis.
Il s’arrêta une seconde.
Je vis là une occasion de lui faire enfin comprendre que j’étais sur le départ, pour de bon et sans concessions. Je lâchai la pince à épiler et la locomotive, m'essuyai les mains pour ne pas salir le précieux sésame, et me saisis des billets dans la poche de mon jean.
Il se saisit de la pièce à conviction et l'examina avec calme.
Mais pourquoi est-ce que tu veux à tout prix que je crois que tu pars ?
Il soupira de toutes ses forces en levant les yeux au ciel, signe d’un profond agacement.
Je ne veux pas que tu le crois ! je veux que tu comprennes.
C’est trop long ta blague. Les Etats-Unis c’est trop loin, paraît que c’est aussi loin que l’Allemagne.
Je dis oui et baissai les yeux :
Il était à présent évident que je n’allais pas partir, Lézétazuni n’étant pas une préfecture française. C’est tout ce que mon frère me laissait : la France. Le rouge me monta aux joues.
Je ne sais pas comment te faire comprendre.
De toute façon si tu pars vraiment je comprendrai… QUAND TU SERAS PARTI.
Cette remarque pleine de bonne sens le fit presque s’écrouler sur sa montagne d’autosatisfaction. Il rigolait sans lâcher les bretelles de sa salopette de cheminot et il expliqua, devant mon air consterné :
Mais si tu pars vraiment, tu ne seras plus là, alors je te croirai !
Mon frère ne me crut pas avant.
Je me préparai mentalement comme un soldat qui part au combat. Mon organisation était infaillible, je fis mon sac avec tout le soin possible et le calai contre mon lit. J'avais réglé mon réveil deux jours avant pour qu'il sonne à trois heures, et vérifiai par trois fois que je n'avais pas confondu le trois avec le huit, ou fait afficher en chiffres rouges, par erreur, quinze heures et non trois heures. L’émotion avait été grande lorsque j’avais pris le repas avec ma famille, je mastiquais mon hamburger et mes frites avec calme en écoutant mon père relater sa journée au travail et l’état des finances des jeunes en général –médiocres- et de ses jeunes en particulier- responsables. Mon frère évoqua l’idée de devenir pêcheur en mer, après avoir regardé son dernier enregistrement de Thalassa. Je lui dis
Tu veux plus être plongeur scaphandrier ?
Il déglutit et m’envoya le plus beau des Ta gueule à la figure. J’en fus si ému que je ne dis plus rien.
A l’étage ma voisine téléphonait en culotte à la fenêtre et me fit un signe de la main quand je me penchai pour fumer ma dernière cigarette Landaise. Le monde ne se doutait pas de ce qui était sur le point d’arriver et j’en avais le cœur serré. Je me masturbai mais l’excitation de partir avait pris le pas sur les seins magnifiquement parfaits de ma voisine en petite tenue. Cette révélation me troubla et je m’excusai mentalement pour cette première trahison.
Je bouclai mes sacs en plein milieu de la nuit, trois jours avant mon arrivée prévue sur les terres du tout est possible, et sortis les lettres de mon tiroir : celle de mes parents, déjà rédigée depuis les premiers balbutiements de mon projet, et une toute nouvelle pour mon frère :
La maison était endormie quand je fermai la porte de ma chambre. A la télévision qui envoyait des éclairs bleutés dans le salon entier, les programmes étaient interrompus. Mon père ronflait sur le canapé et GlingGling était en boule sur son fauteuil. Je me glissai jusqu’à la porte et traversai le jardin au pas de course., vers la porte du garage.
La possibilité que mon frère ait construit un détecteur artisanal d’escapades nocturnes de grand frère à l’aide de cadeaux récoltés dans Pif gadget me traversa l’esprit. Ou bien ne dormait-il jamais ?
Je le vis écarquiller les yeux dans la lumière blafarde des lampadaires, puis il me dit :
C’est ça… si tu fais ça je le dis aux parents.
Je serrai la dernière sangle de mon sac sur mon torse et pestai dans l’obscurité.
Ils croiront que tu as rêvé. Bonne nuit. Va te coucher maintenant Romain.
Romain !Va te coucher ! Je regrette mais je pars ! Va te coucher !
Le cri déchirant de Romain me fit l’effet d’une bête sauvage lâchée à mes trousses, je sortis du jardin à toutes jambes et ne m’arrêtai de courir qu’à la sortie de la ville.
J’extirpai de sous mon tee-shirt le carton que j’avais soigneusement préparé :
Et le brandis devant moi les poumons gonflés d’espoir.
Je crus au bout de vingt minutes avoir trouvé un conducteur à la mesure de mes ambitions, mais finalement faillis me faire renverser par le conseiller municipal alcoolique qui avait voulu me voir de trop près.
J’avais misé sur un délai de trois heures pour me faire prendre en voiture, mais au bout d’une heure seulement alors que je m’endormais debout, je distinguai la voiture de mon père, plein phares, qui allait dépasser le panneau de l’entrée de la ville. Je me jetai à terre comme un soldat et rampai vers le fossé. Mon frère hurlait par la vitre en brandissant un drapeau du Portugal, ce que je trouvais absolument absurde, mais sans doute mon père n’avait-il fait aucune objection, pris dans la panique du moment de me voir devenir un jeune gigolo.
La voiture roulait en première, je pouvais entendre mon père se laisser aller à des insultes assez répréhensible sur mon compte quand mon frère reprenait son souffle. La voiture (NICOLAAAAAAAS) passa au pas jusqu’à devenir un petit (NICOLAAAAAAS ) point sur la D33 . Mon plan de partir la nuit pour ne pas être remarqué avait frôlé l’échec. Je frissonai à l'idée d'avoir presque manqué le rendez-vous avec mon futur à cause de l'insomnie chronique d'un enfant de sept ans.
Alors que mon espoir, pourtant vivace, faiblissait, une voiture ralentit pour enfin s'arrêter près de moi. C'était Jean-Philippe, un ancien collègue de mon père qui passait encore de temps en temps à la maison « boire un peu l'apéro » comme il disait quand il s'invitait chez nous, quand l'un de nous avait le malheur de le croiser au coin d'une rue.
Je marchai à côté de la voiture, pas sûr de la bonne réponse à donner. Ma situation était critique, certes, mais n'était-ce pas dangereux (sans compter terriblement ennuyeux) de voyager avec ce monsieur, qui allait fort probablement voir mon père très bientôt? Mon esprit d'homme traqué allait à cent à l'heure.
Moi aussi! Tu vois, c'est le destin qui nous met sur le même chemin, comme on dit.
Personne ne disait ça, jamais, mais je m'arrêtai pour le regarder par la vitre. Sa tête ronde était tournée vers moi, et sa main baguée d'une grosse chevalière posée sur le levier de vitesse. Il avait dû mal se réveiller, sa moustache brune faisait des épis entre ses grosses lèvres et son nez tout gras qui brillait à la lumière des phares.
Allez, monte. Je vais à Toulouse aussi, et tu me connais, tu trouveras pas mieux va.
Je ne trouverais pas mieux que Jean-Philippe. Cette pensée me fit un instant voir le monde d'une drôle de façon, mais quand il m'ouvrit la portière j'acceptai et le remerciai gentiment.
Jean-Philippe avait quitté le monde étriqué des banquiers derrière leur bureau voilà deux ans, persuadé que son épanouissement personnel était ailleurs. Il avait ouvert tout d’abord un magasin de surf, qui ne connut qu’un succès mitigé, d’une part due à sa méconnaissance totale de ce sport, mais aussi à la situation géographique de St Vincent de Tyrosse (dans les terres), et du magasin en particulier (le long de la départementale, probablement à l’endroit le plus éloigné de l’océan). Le succès ne viendrait pas telle une magnifique vague inonder la vie de Jean-Philippe, aussi devrait-il nager jusqu’à lui.
Et voilà comment le premier magasin de chaussettes des Landes ouvrit ses portes, non sans qu'il ne passe au journal télévisé régional, pistonné par l'amie d'un ami qui travaillait à Mont-De-Marsan.
Ce jour-là Jean-Philippe allait d’ailleurs
Au salon européen de la chaussette, m’annonça-t-il quand je fermai le coffre de sa voiture. C’est vraiment l’événement majeur, ajouta-t-il en bouclant sa ceinture.
C’est un peu comme le salon de la voiture à Paris, précisa-t-il en allumant ses clignotants.
Après une pause : Sauf que c’est à Toulouse et que c’est la chaussette. Remarque je n’irais pas à Paris même si c’était pour le salon mondial de la chaussette. Cette ville ça me…
Il fit un signe de moulin au-dessus du volant et me jeta un coup d’œil entendu.
Tu vois. Enfin, la banque c’était pas pour moi. La chaussette c’est plus près des gens, plus populaire. D’accord, à la banque je gagnais plus et Marie-Ange n’applaudit pas des deux mains, mais tout cet argent, ça me…
Il fit retomber sa main sur le volant, soudain muet.
Devant cette confidence, je ne pus que lui livrer mon secret et lui faire jurer sans doute trop solennellement de ne rien dire. Etant plus intéressé par son silence que par sa compassion, je lui avouai rendre visite en cachette à ma petite amie à Toulouse.
Mes parents n’approuvent pas, lâchai-je dans un soupir mesuré.
Il dit, après deux minutes : Tu peux me le dire à moi, hein ?
Il fit un clin d'œil exagéré. Une goutte de sueur perlait sur son front. Il transpirait abondamment.
Et rajoutai, grave : Je ne préfère pas en parler.
Je voudrais bien, mais vraiment ce n’est rien. Ils veulent que je me concentre sur mes études.
Je ne voyais pas ce qu’il avait perçu en moi de si intense qu’il ne pouvait accepter de l’ignorer.
Allez, mais dis-le ! Ca ne va pas te tuer !
Il partit dans un grand rire et je me crispai sur mon siège.
Tu sais, à ton âge, ça m’est arrivé. A l’époque c’était encore plus grave que maintenant. Mais moi là-dessus je suis open. Jamais je ne mettrais mon fils dehors pour ça. Même si ça tombe bien que je n'ai pas de fils, tiens.
Je commençais à savoir de quoi il parlait, je peux, vingt ans après, l’avouer. Je continuais pourtant à nier, curieux de la suite de cette conversation.
A peine passé St-Jour-de-Marenne, la deuxième confession tomba. Jean-Philippe était homosexuel. Je souris avec compréhension et empathie et étendis mes jambes devant moi, confiant qu’après ce moment de vérité que la vie lui accordait après vingt ans, il ne dirait à personne, pas même à un tortionnaire, qu’il avait eu la bonté de me prendre en voiture. Je rougis devant la facilité avec laquelle mon secret s’était vu protégé. A coup sûr j’étais parti à cause de mes parents homophobes, dirait-il dans le pire des cas quand il apprendrait ma nouvelle vie, en baissant la tête l’air de ne rien savoir, ou peut-être avec celui,contrit, de celui qui est gêné d’avoir pressenti quelque chose d’un drame, une petite vibration avant le tremblement de terre, une vaguelette avant le tsunami.
Je me tissai un amoureux viril mais acnéique, sérieux mais un peu drogué, et lui accordai même qu’il était doux mais ferme. A mesure que mon mensonge remplissait l’habitacle, comme un prunier qui poussait sur la banquette arrière, étendant ses branches entre nous, sous les sièges et déformant le toit de tôle, je me détendais. L’image de Ludovic me donnait une raison de partir, raison que je n’avais pas encore déterminée moi-même.
Ainsi donc j’étais l’homosexuel en fuite. Je me plongeai dans la contemplation de la vue et Jean-Philippe s’évada probablement dans ses souvenirs de jeunesse.
A Toulouse je faillis me faire transporter jusqu’au salon de la chaussette mais je me réveillai à tant sur la rocade pour éviter le désastre. Jean-Philippe me déposa à la gare et m’aida à décharger mon sac, scellant notre pacte secret en me tapant l’épaule et en me serrant la main très virilement. Le bus pour l’aéroport partit dès que je m’assis dedans. Ma marge de sécurité pour mener mon projet à bien était de vingt-quatre heures, mais j’étais arrivé à Toulouse Blagnac vingt-heures avant mon départ. Les hommes d’affaires (venus pour le salon de la chaussette ?) achetaient leur croissant du matin et leur café avant d’aller récupérer leur voiture de location. Mon sac tirait mes épaules. Je comptai mes pièces et m’achetai une chocolatine puis allai m’asseoir sur un siège près des écrans. Mon vol n’était pas encore affiché, ce qui ne me surprit pas mais m’arracha tout de même un soupir.
Je sortis de mon sac un Géo de 1982 volé à mes parents. Il me fallait me retenir de ne lire que le dossier consacré à la Californie. J’avais du temps à tuer et il me fallait le gérer. Je contemplai la couverture avec attention. Il s’agissait du GEO numéro 44, d’octobre 1982. Un nouveau monde : la Terre était écrit au-dessus de la photo en gros plan d’un samouraï au front en sueur. Je parcourais les titres : Vivre à Bora Bora et rêver, la folie de l’avion papillon., l’esprit samouraï, et sur un faux ruban rouge dans le coin inférieur gauche : Nouveau : Carte à déplier CALIFORNIE.
Je me plongeai dans l’article, me replaçant régulièrement sur mon siège en métal assez peu confortable. Je finis lesdouze pages debout, des fourmis dans les cuisses. Ces vingt heures promettaient d’être belles. En m’appuyant contre la machine à boissons, je pus tout de même un peu étendre mes jambes sur le siège suivant au-delà de l’accoudoir aérodynamique et poursuivre ma lecture, mais m’arrêtai. Comme ma chocolatine, il ne fallait pas que je termine trop tôt ce magazine. Je posai sur le siège sous mes jambes le GEO ouvert sur un article intitulé LE SABRE ET LA LOI.
Je m’accordai au bout d’une heure d’intensive observation de l’écran des départs le droit de dormir deux heures. Déjà quatre heures seraient passées.
(Je passe le récit de mon voyage, qui n’est en réalité qu’un trajet en avion des plus banals, quoique très excitant, précédé d’heures interminables d’attente. Je faillis, malgré toutes mes précautions, rater le départ, m’étant à tort empêché de dormir trop longtemps par peur, précisément, de rater le départ.)
Aucun policier ne me ceintura et ne me plaqua au sol au cours de mon périple aérien et c'est sans encombre que j'arrivai à Los Angeles. Lorsque l'avion atterrit je confiai à ma voisine américaine de cinquante ans que je voyageais incognito. Elle ne comprit pas mais j'étais extatique d'avoir confié le secret de ma réussite à quelqu'un. Après avoir serré la main des hôtesses qui ne me l'avaient pas proposé et les avoir remerciées chaleureusement, j’arpentai un interminable couloir, mon GEO roulé dans une main. Mon émotion était celle d’un navigateur espagnol du XVème siècle découvrant un nouveau continent, je respirais à plein poumon l’air conditionné de ce nouveau pays et sautillai sur les tapis roulants. Des Américains autour de moi rentraient d’un voyage eu Europe très chargés, et grignotaient des cacahuètes appuyés nonchalamment à la main courante. Je ne les dépassai pas et me laissai échouer à l’immigration, où nos chemins se séparèrent puisque je rejoignis la masse informe de passagers d’une autre langue et d’un autre pays, pour qui la file d’attente serpentait à un rythme d’escargot et était moins conviviale que celle des Américains, qui se racontaient, je pouvais l’entendre de ma place, leur voyage en Europe, avec une camaraderie qui donnait l’impression qu’il s’agissait en fait d’un seul Américain très –très enthousiaste. Les valises qu’ils avaient gardées avec eux en cabine étaient couvertes de tapisserie et ils avaient empilé dessus des oreillers qu’ils traînaient jusqu’au guichet où on les accueillait d’un « Good afternoon. How are you ? » auxquels, et je ne me lassai pas de m’en rendre compte, ils répondaient en souriant .
Après vingt minutes et la désertion de la file d’Américains, mon propre interlocuteur me parut moins aimable. Je lui donnai mes fiches dûment remplies sur ma situation passée et à venir, et mes mensonges sur mon retour avec assurance, mais on me dit d’un ton plutôt agressif de parler plus fort. Quand je déclinai le nom de ma sœur ; l’officier, qui je le compris était en réalité une femme, leva un sourcil et me regarda des pieds à la tête, vérifia quand même sur ma fiche que je ne voulais pas tuer le président , puis me jeta mon passeport et dut s’y reprendre à trois fois pour me faire comprendre que j’étais libre d’entrer sur le territoire américain.
Je posai mes mains sur ma banane en cuir et contemplai mon nouveau pays, constitué pour le moment de tapis roulants éclairés au néon et de piquets indiquant
différentes directions. Mon pays était recouvert de moquette grise épaisse qu’une femme nettoyait en poussant sa machine comme s’il s’agissait d’un caddie de supermarché, errant doucement autour
des tapis à bagages, tapis vers lesquels je me dirigeai pour saisir mon sac….
…. qui n’arriva pas. Je relevai la tête vers l’écran placé au-dessus du tapis. Il s’agissait bien de mon vol. Je fis un pas de recul pour laisser passer l’aspirateur, et me donnai un air un peu plus décontracté en mettant, je le croyais judicieux, mes mains dans mes poches. Mon air nonchalant me rassura moi-même deux minutes, je me reposai sur ma jambe droite, puis ma jambe gauche, m’appuyai contre un poteau quand une valise orange abandonnée sortit pour la troisième fois du tunnel plein de mystères dans lequel sans doute, je commençais à le croire, des petits Américains s’amusaient à séquestrer mon sac. Je me rapprochai de l’antre assez lentement pour m’éviter d’exploser de rage, et essayai d’apercevoir quelque chose. Une retraitée trop bronzée se saisit de sa valise orange, laissant, après une heure et quart de manège, le tapis bel et bien vide, et m’adressa un petit sourire dépité, compatissant à la douleur de ma déception annoncée, puisque, le pensait-elle j’avais perdu pour toujours mon sac. Je ne me fis pas une raison avant une heure de plus, quand, assis sur la moquette les jambes écartées, occupé à construire un avion avec une page de mon Géo, je vis sur l’écran disparaître toute trace de mon vol. Paniqué à l'idée de parler déjà anglais pour faire une réclamation, je fis le deuil de mon sac une boule dans la gorge mais refusai de fondre en larmes. Mon identité était là, même si ma mousse à raser avait disparu. Je serrai ma sacoche comme j’aurais serré mon gilet de sauvetage et adressai un signe digne au pousseur d’aspirateur, qui me dit Hey et inclina la tête sans s’arrêter. A la douane on me fit vider mon maigre bagage, sans doute doutait-on de mon honnêteté à cause de mon dépouillement, puis on me dit Hey en inclinant la tête.
Après un long couloir de nouveau, je déçus quelqu’un, qui, une pancarte à la main attendait Harry. On me demanda :
Je dis non, profondément désolé de ne pas être Harry. Les portes coulissantes se fermèrent derrière moi dans un glissement feutré et l’homme me demanda de nouveau si j’étais sûr de ne pas être Harry. Je répétai que je n’étais pas Harry et il parut très troublé, et hésita avant de tourner les talons.
Je le laissai à sa déception pour m’occuper d’atténuer la mienne, qui n’était pas moins abyssale. L’aéroport grouillait de monde, des groupes entiers de voyageurs stationnaient en divers endroits avec les fameuses valises de tapisserie. Je les dépassai pour sortir enfin. Une bouffée de chaleur m’atteignit en plein visage, moi qui depuis presque deux jours ne respirait que de l'air climatisé. Je n'étais clairement plus dans les Landes et jetai un oeil à mes biens pour me rassurer. Une banane. Un Tee-Shirt. Un bermuda. Des chaussures. Il fallait bien que quelque chose se passe mal, philosophai-je en voyant une voyageuse blonde monter dans une limousine blanche, non sans avoir vérifié au préalable la tenue de son maquillage dans la vitre teintée. Je réajustai ma banane, la serrant plus autour de mon ventre, et bombai le torse pour me ressaisir. La perte de mon sac était un problème matérialiste duquel il me fallait me détacher pour effectuer au mieux mon changement de vie. Je pensai à mon petit-frère en regardant le couloir de bus, mais les larmes qui auraient pourtant dû couler compte tenu de la charge émotionnelle de cette scène me restèrent dans la gorge car une autre Américaine blonde me bouscula, pour s'engouffrer, elle, plus modestement, dans un taxi. Je levai moi aussi un bras souple, un pied sur la chaussée, pour faire signe à un véhicule de me prendre. Taxi criai-je au bout d'un moment, sans conviction.
Vous avez besoin d'un taxi ? me dit un homme qui sortait de la voiture sur laquelle je m'étais appuyé pour appeler une autre fois.
Je hochai la tête et il me fit signe de monter. J'eus un peu honte de mon effet, mais il me souriait dans le rétroviseur. Rassuré, je lui souris avant de me rendre compte que par ce sourire il me demandait où j'allais. Je dis oh et ris bêtement (je m'en rendis compte même sur le moment) et lui dis que je devais retrouver l'adresse. Je sortis un paquet de chewing-gum, ma brosse à dents et mes billets avant de trouver l'enveloppe que j'avais amenée. Il s'agissait de la plus récente lettre que ma soeur avait envoyée. Son adresse y était griffonée au dos, à toute vitesse, et assez mal.
Je dis : Isabelle Druchaud en le prononçant Isebel Dwoucho et voulus lui montrer l'enveloppe mais il me répondit :
Je lui souris et hochai la tête frénétiquement. Malgré mon accent français et son accent mexicain nous parlions de la même personne. Il démarra en me regardant d'un air curieux dans le rétroviseur. 1e me penchai pour lui demander s'il la connaissait. Le cuir du siège émit un grincement désagréable.
Si je la connais! Je veux bien t'y amener mais je te préviens tu ne vas pas facilement rentrer chez elle.
Et lui, plus fort, comme s'il avait parlé trop bas, et non trop vite : TU NE VAS PAS FACILEMENT RENTRER CHEZ ELLE. OU PAS DU TOUT.
Je haussai les épaules sans comprendre. J'avais peur maintenant de partir sur un malentendu. Je lui montrai l'enveloppe à un feu, presque de force, la mettant devant ses yeux. Il me dit en la repoussant OUI OUI, tout à coup taciturne, et démarra en trombe. Sans doute l'avais-je vexé en prétendant qu'il avait pour la première fois depuis trente ans mal compris la destination dont je parlais. Quoi qu'il en soit sa certitude apparemment inébranlable me rassura et je regardai par la vitre.
Je vais souvent dans ces quartiers depuis l'aéroport, et on me parle d'elle. Et j'ai acheté ci, et ça... poursuivit-il pour détendre l'atmosphère, comme gêné de s'être buté.
La peinture, tout ça, je connais mal, mais elle habite là-bas, donc c'est une star, donc tu ne pourras pas rentrer.
On verra, conclus-je en serrant l'enveloppe dans ma main transpirante.
Un soleil rasant brillait sur la route brûlante. Dans les voitures sur les quatre autres voies on me regardait, derrière un gobelet gigantesque une paille entre les lèvres, ou la tête appuyée sur la paume de la main, trompant l'ennui de la route toujours droite en s'inspectant les ongles de temps à autres. Le goudron fumait jusqu'au ciel, et de l'autre côté de notre route le même ballet incessant de voitures avait lieu à la même vitesse monotone. Je regardai les panneaux publicitaires qui se dressaient au-dessus de la végétation sèche comme des éléphants. De temps en temps nous nous arrêtions pour quelques minutes à un carrefour, avant de continuer, obstinément, tout droit encore.
Le chauffeur me dit enfin qu'il n'arrivait tout de même pas à croire que j'allais chez Isabelle Druchaud.
Je ne comprenais pas, toujours pas, en quoi je différais des autres passagers de sa journée. Sans doute parlerait-il de moi à sa femme le soir comme celui qui allait chez Isabelle Druchaud. Je lui dis que j'étais son frère. Il me targua d'un YEAH RIGHT et rit en changeant de voie. Je lui promis que j'étais son frère, il me répondit On verra bien s'ils te laissent rentrer. Il tourna enfin, sur ces mots, et après une autre rue éternellement rectiligne, emprunta ce qui ressemblait à une allée. Le taxi secoua un peu quand nous en dépassâmes l'entrée, puis s'arrêta devant une grande grille rouge.